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L'égalité en grand

Bédéthèque

Ce qui passionne dans « Les Passagers du vent », c'est l'entreprise de déhiérarchisation systématique que l'auteur semble mener. Et l'ampleur romanesque à la fois.

Par Jiehem15 octobre 20263 min de lecture

Publié dans le magazine Circus entre 1979 et 19841, Les Passagers du vent ont constitué, en France, une prise de conscience du degré de maturité auquel la BD pouvait prétendre. Si Les Passagers du vent n'est pas le premier exemple francophone d'une BD capable de traiter avec subtilité des thèmes adultes, elle est apparue comme telle aux yeux de beaucoup.

À juste titre, dans un sens, tant cette histoire fourmille de qualités. Le jugement sur l'œuvre s'est pourtant quelque peu terni au fil des années, car Les passagers... empruntent beaucoup à la littérature romanesque populaire. Ce qu'il assume parfaitement : au journal Le Monde, en 2014, il affirme2 « Il y a différentes manières d’appréhender la profession d’auteur de bande dessinée. Pour moi, il s’agit d’un métier de narration destiné à toucher un large public, et non d’un métier d’artiste travaillant pour le compte de galeries ou de collectionneurs privés. Mon boulot est de raconter des histoires : c’est dans ce registre que je suis reconnu ».

Mais François Bourgeon (né en 1945), scénariste et dessinateur de la série, a su éviter certains clichés en proposant une reconstitution extrêmement documentée de l'univers qu'il décrit (le commerce triangulaire à la fin du XVIIIe siècle, pour aller vite).

« Mon boulot est de raconter des histoires : c’est dans ce registre que je suis reconnu. »François Bourgeon

L'aventure subie

On a reproché parfois à Bourgeon sa dépendance trop grande au matériel historique, mais cette critique s'applique surtout à ses travaux plus récents. Il reste que la première série des Les Passagers du vent (et, avec eux, Les Compagnons du crépuscule) marquent par leur aspect dramatique extrêmement maîtrisé, leur sens de l'ellipse et leur souffle romanesque.

Isa, jeune fille de bonne famille qui, à la suite d'un scandale familial, a perdu son identité, tombe amoureuse de Hoël, marin breton qui s'est rendu coupable (involontairement) de meurtre pour la protéger. Ensemble, accompagnés de Mary, une Anglaise à laquelle Isa a servi de préceptrice, ils fuient la justice française en s'embarquant sur le Marie-Caroline, en départ pour l'Afrique. Là-bas, sur les rives du Dahomey (le Bénin d'aujourd'hui), ils connaîtront l'emprise des passions et l'horreur du commerce triangulaire dans un voyage de retour marqué par une mutinerie sanglante. Et si l'on sent qu'Isa et Hoël sont épris d'aventures, la leur sera ici totalement subie. On s'attachera à eux, aux autres aussi, comme des compagnons.

"Le Bois d'ébène" (Les Passagers du vent, Tome 5, Glénat, 1984)
Vignette* extraite de la première planche du « Bois d'ébène » (Les Passagers du vent, Tome 5, Glénat, 1984)

Les Passagers du vent accordent une grande place aux femmes (Isa, Mary, bien sûr, mais aussi Alihosi, l'esclave noire). Elles sont toutefois souvent érotisées, bien que très jeunes, mais Isa est aussi un archétype de la femme libre, ce qui donne une part de sens à sa sexualisation dans le contexte historique du récit. Plus largement, la BD procède d'une entreprise de déhiérarchisation systématique : les « sauvages » sont d'emblée mis sur un pied d'égalité avec les « civilisés ».

La domination masculine est aussi (nous sommes à l'aube des années 80, longtemps avant Me Too) largement questionnée. L'œuvre est clairement anti-impérialiste, au-delà d'être simplement anticolonialiste et somme toute féministe. Elle montre aussi sans fard la cruauté humaine. La fin du récit est assez remarquable, à la fois assez ironique, finalement peu amène, mais toutefois optimiste.

Illustrateur hors pair, mais avec juste ce qu'il faut d'étrangeté dans les dessins de ses personnages, Bourgeon sait donner beaucoup de personnalité aux hommes et aux femmes. Il comprend aussi très bien les possibilités de la BD s'agissant du découpage des planches. L'expressivité se suffit souvent à elle-même dans de nombreuses cases où les visages des personnages en gros plan expriment une émotion sans qu'il soit nécessaire d'ajouter du texte. Ancien maître verrier, François Bourgeon entretien par ailleurs un rapport particulier avec la matière et les couleurs, fabrique lui-même des maquettes comme celles des bateaux des Passagers....

"Le Ponton" (Les Passagers du vent, Tome 2, Glénat, 1980)
Extrait* de la vignette finale du « Ponton » (Les Passagers du vent, Tome 2, Glénat, 1980) : chez Bourgeon, la précision du trait se complète de qualités narratives évidentes

Parfois violent, parfois sexuel, et même sans concession, son style embrasse la réalité. Le succès est pourtant là : en 2009, la série atteint le million d'exemplaires vendus par titre en langue française et elle est traduite en 18 langues. Mais il est bien difficile, décidément, de confondre Les Passagers du vent avec une bluette historique ou un roman de gare.

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  1. 25 ans après, Bourgeon reprend sa série, avec comme personnage principal Zabo, arrière-petite-fille de l'héroïne initiale, Isa. Sans être dénuée d'intérêt, cette seconde salve d'albums est loin d'avoir le même élan ou la même force que les 5 premiers tomes et n'était sans doute pas nécessaire. On se concentrera donc ici sur le premier récit de la saga. ↩︎

  2. François Bourgeon : « Mon boulot n’est pas d’être accroché à un mur » ↩︎

Illustration de tête
Extrait* de la couverture de « La Fille sous la dunette » (Les Passagers du vent, Tome 1, Glébat, 1979)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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