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Ils sont peut-être responsables de l'œuvre la plus aboutie de ces 40 dernières années dans le domaine de la BD. Mais les frères Hernandez restent encore peu connus en France. Pourquoi ?

Par Jiehem10 octobre 20265 min de lecture

Depuis 1982, les frères Hernandez (Jaime, Gilbert et, à de rares occasions, Mario) publient Love and Rockets aux États-Unis chez Fantagraphics1. Gilbert est devenu célèbre pour l'univers qu'il a bâti autour d'un village mexicain imaginaire, Palomar. Son exploration quasi mythologique lui a valu de nombreuses comparaisons avec Cent ans de solitude de l'écrivain colombien Gabriel García Márquez ; son attachement au monde de l'enfance, avec Los Olvidados du cinéaste mexicain Luis Buñuel. Jaime a créé les personnages de Maggie Chascarrillo et Hopey Glass, devenus emblématiques de la culture de la BD dite « alternative » (nourrie de racines latinos à Los Angeles et de punk rock) et suivis de l'adolescence à l'âge mûr dans le cadre de la série Locas.

Les frères sont assez largement reconnus comme des auteurs majeurs du courant réaliste de la BD américaine. Si les tous premiers Love and Rockets proposent un peu de science-fiction (Bem notamment, par Gilbert), les frères Hernandez, de leur propre aveu, préfèrent vite s'intéresser aux gens ordinaires. Plus de love que de rockets. S'ensuivent plus de 40 années (and counting !), « 93 Millions Miles from the Sun »2, à construire une œuvre de premier plan, à la fois extrêmement cohérente et dotée d'une impressionnante force de renouvellement, entre création de perspectives nouvelles et sensations d'aboutissement.

Fini le temps où Gilbert était considéré comme le meilleur auteur et Jaime comme le meilleur dessinateur. Chacun a su produire un style propre d'une grande beauté visuelle (ils travaillent quasi exclusivement en noir et blanc) et une proposition narrative subtile, touchante, ample et romanesque à la fois. L'aîné influence3 le plus jeune : Gilbert tente le premier des récits longs et structurés, suivi par Jaime à partir de Wigwam Bam :

« Mais pourquoi deux auteurs pour un seul livre ? Alors on leur explique : Parce que nous sommes deux. »Jaime Hernandez

The Education of Jaime

Pour Jaime, The Death of Speedy, Spring 1982 et Flies On the Ceiling puis surtout Wigwam Bam, Chester Square, ou encore Penny Century, Ghost of Hoppers, The Education of Hopey Glass et The Love Bunglers (peut-être son meilleur travail) constituent des sommets créatifs. Ces œuvres publiées entre le milieu des années 80 et les années 2010 décrivent des relations complexes et des personnages à la fois simples et mystérieux. Sans craindre de les faire vieillir et les confronter à des problèmes différents au fil du temps : la mort, les changements du corps, les précoccupations sociales...

Comme Gilbert, il brosse aussi le portrait de marginaux tout en gardant sur eux un point de vue égalitaire : leur marginalité n'est jamais le centre du récit, mais plutôt une caractéristique aussi anodine que la couleur de leurs yeux ou de leurs cheveux, tout en étant tout aussi déterminante.

Jaime joue sur le non-dit (dans plusieurs de ses œuvres, définir leur véritable sujet n'est pas chose aisée, ce qui laisse libre cours à l'interprétation) et décrit une Amérique parfois déviante et perverse, mais terriblement humaine. Il explore la relation entre Maggie et Hopey, aussi idéalisée par le regard extérieur que terriblement ancrée dans le réalisme quotidien. Il y a du Jarmusch et du De Sica chez Jaime, mais aussi autant de Charles M. Schulz que d'Alex Toth.

Ce faisant, son style s'épure, se réduit aux lignes nécessaires (sans perdre en profondeur), garde la légèreté et l'innocence, mais se concentre sur l'essentiel.

"Toyo's Request" (Fantagraphics Books, 1985)
Vignette* issue de « Toyo's Request » (Fantagraphics Books, 1985) : le style Jaime Hernandez première manière
"Wigwam Bam" (Fantagraphics Books, 1993)
Vignette* issue de « Wigwam Bam » (Fantagraphics Books, 1993) : le Jaime Hernandez à la Charles M. Schultz

Beto of Palomar

Gilbert Hernandez, surnommé Beto, frappe surtout par sa maîtrise de la narration éclatée : ses récits sur Palomar couvrent plusieurs décennies d'histoires diégétiques, racontées de manière non chronologique, sans que l'on décèle d'incohérence ni même d'invraisemblance psychologique. Plus encore, Gilbert nous donne l'impression (peut-être vraie, d'ailleurs) que la trame de fond de ses travaux était déjà écrite à l'avance, tant il parvient à jongler avec les situations anodines en leur offrant différentes perspectives au sein de récits distinctes (voir Heartbreak Soup, puis Act of Contrition, par exemple). Sa finesse de portrait s'exprime particulièrement dans Holidays in the Sun — description de l'univers carcéral sur une île concentrationnaire — ou The Laughing Sun.

C'est avec Human Diastrophism (repris dans Blood of Palomar) que Gilbert entre dans sa période la plus créative : suivent Frida, un portrait remarquable de l'artiste mexicaine Frida Kahlo, Love & Rockets X et, bien sûr, Poison River, fresque intemporelle, étourdissante de richesse et de profondeur, sorte d'origin story de Luba, personnage central de son univers, avant qu'elle ne s'établisse à Palomar au début de Heartbreak Soup.

Poison River comporte plusieurs niveaux de sens, travaille l'imbrication du récit et des profils psychologiques, aborde un nombre impressionnant de thèmes (les racines, le socialisme, la répression, la maladie, la pègre, le fétichisme, la transsexualité...) avec un rythme à la fois rapide et fluide.

Œuvre totale, ample fresque romanesque proche du Parrain de Mario Puzo, elle est l'une de ces BD dont on peut conseiller la lecture en dehors des cercles d'amateurs, tant le support lui-même s'oublie devant la puissance de la narration.

"Poison River" (Fantagraphics Books, 1994)
Vignette* issue des premières pages de « Poison River » (Fantagraphics Books, 1994) : une pure narration visuelle

Mais il s'agit bien spécifiquement d'une œuvre de BD, dont la transposition sous un autre support imposerait de radicaux changements de point de vue. Les premières pages du récit sont à ce titre exemplaires. Dans la version publiée dans Love & Rockets 29, en 1989, l'introduction du récit (quatre planches) ne comportait aucune bulle de texte. La version album en rajoute quelques-unes, mais cela ne change rien au fait qu'une multitude d'événements et de sentiments sont véhiculés dans cette introduction (presque) sans recours au texte.

On rétorquera que le cinéma permettrait d'aboutir à un résultat analogue, mais ce serait méconnaître le pouvoir tout à fait unique des images fixes, qui confèrent aux cases du récit (et donc aux événements et sensations qu'elles décrivent) une persistance fascinante. Certes, l'image fixe a aussi été explorée au cinéma, par exemple dans India Song de Marguerite Duras ou dans les travaux de Chris Marker.

"Julio's Day" (Fantagraphics Books, 2013)
Planche* issue de « Julio's Day » (Fantagraphics Books, 2013) : l'art de l'économie

S'ensuivent notamment Luba, The Book of Ofelia, Three Daughters, Julio's Day... (Mais aussi des publications hors de Love & Rockets comme Sloth et des expérimentations comme le quasi-pornographique Birdland, où, malgré le caractère baroque de l'ensemble, on est en droit de s'interroger sur les obsessions de Beto.)

Début 2027, un 34e recueil de Love & Rockets (Love and Rockets Vol. IV - Book One) doit paraître, toujours chez Fantagraphics Books. En France, les frères Hernandez sont peu connus et peu cités. Le caractère assez universel de leurs histoires — certains marqueurs culturels sont bien sûr présents, mais ils ne s'imposent pas — n'est sans doute pas en cause ; en revanche, le volume de leurs publications et le parcours éditorial chaotique de leur diffusion en France ont probablement joué un rôle. La propension des frères à l'ellipse et leur narration très visuelle nécessitent par ailleurs sans doute un temps d'adaptation pour le grand public.

On ne peut nier pourtant combien il est facile de se laisser porter par leurs récits, et se laisser toucher par leurs personnages, charmer aussi par leur noir et blanc très contrasté, ainsi que par leur compréhension absolue du rythme et de l'équilibre de la BD.

"Spring 1982" (Fantagraphics Books, 1989)
Planche* initiale de « Spring 1982 » (Jaime Hernandez, Fantagraphics Books, 1989)

◆


  1. En France, leurs œuvres sont publiées par divers éditeurs, notamment Delcourt, mais de façon incomplète. Il faut dire que les frères sont prolifiques ! ↩︎

  2. Référence au titre d'un des récits de Jaime publié dans Love & Rockest #29 et #30 ↩︎

  3. Lire cet entretien avec Jaime Hernandez sur du9 ↩︎

Illustration de tête
Extrait* de « Mechanics », histoire reprise dans le recueil « Las Mujeres Perdidas » (Fantagraphics Books, 1987)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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