Dans les années 90, Dan Clowes devient l'un des piliers de la BD indépendante américaine. Son périodique, Eightball, publié depuis 1989 par Fantagraphics, est l'un des espaces créateurs les plus vigoureux de la décennie1, s'améliorant de numéro en numéro. Il y pratique d'abord une satire radicale, extrêmement drôle (Young Dan Pussey, Grist For The Mill, Art School Confidential — génial morceau de bravoure), parfois cynique, presque revancharde (I Hate You Deeply), construit des récits étranges (Like A Velvet Glove Cast In Iron), puis gagne progressivement en subtilité et en ampleur.
C'est d'abord le cas avec Ghost World (Eightball #11 à #18), qui donnera lieu à une brillante adaptation cinématographique2 par Terry Zwigoff (l'auteur du documentaire Crumb), mais aussi avec des histoires plus courtes comme MCMLXVI (Eightball #16, où Clowes excelle dans la satire cruelle), Gynecology ou encore Caricature.

Malaise, parodie, mais sensibilité
Ce dernier récit (Eightball #15), publié en 1995, est un excellent exemple du Clowes de la « deuxième manière », capable, en seulement 16 planches, de tisser un enchevêtrement d'histoires personnelles et, sans nous en livrer les clés, de nous en faire ressentir tout le poids.
Caricature est une réflexion puissante sur le rôle de l'art en général et sur les notions d'art « majeur » ou « mineur ». Mal Rosen, caricaturiste solitaire au mal-être évident, entretient une brève relation ambiguë avec une supposée adolescente, Theda (une anagramme de death ?), assez mystérieuse et très ironique, mais tout aussi perdue. Elle se jouera de Mal, tout en l'admirant.
Aucun de ces deux personnages n'a le beau rôle. Ni Mal, qui s'amourache sans vraiment de raison, ni Theda, irresponsable et incertaine, dont la relation à l'art oscille entre le dégoût (ses parents, si l'on en croit son discours, sont des célébrités du monde artistique) et la dévotion à une forme de culture alternative, que Mal représente à ses yeux.
Le regard de Theda sur le travail de Mal le troublera profondément, mais sa confiance en son talent s'étiolera paradoxalement. La fin du récit, plutôt déstabilisante, voire malaisante, laisse le lecteur (tout autant que Mal) dans le doute. Mais la justesse du regard porté sur les personnages et l'approche naturaliste propre à Dan Clowes font de Caricature un petit chef-d'œuvre.

On sent que Clowes affronte de plus en plus directement les dysfonctionnements de la société américaine. Son pessimisme (Give It Up, dans Eightball #8) devient compassion. La détresse et la solitude de ses personnages urbains middle-class, d'abord observées à travers la parodie pure (certains récits restent maladroits — mais la position radicale de l'auteur constitue en soi une démarche, comme dans On Sports, dans Eightball #16), sont explorées à travers des figures incarnées, évitant les généralités.
Oui, il exacerbe des archétypes de comportement façonnés socialement, blâme la bêtise de tout un chacun et la faible propension de l'individu à tenter de sortir de ses préjugés, mais il le fait avec un regard sensible. « Je lirai avec plaisir quelque chose d'exceptionnellement bête et mauvais à partir du moment où l'auteur (...) fait preuve d'une vision personnelle3 », affirme-t-il plus tard. Pas de deus ex machina chez Clowes, juste des hommes et des femmes qui naviguent maladroitement, avec ce qu'ils ont.
« Je lirai avec plaisir quelque chose d'exceptionnellement bête et mauvais à partir du moment où l'auteur (...) fait preuve d'une vision personnelle. »Dan Clowes
Contempler et réfléchir
À cela, il allie un sens de l'étrange qui rappelle l'univers de David Lynch et un graphisme étonnant, lorgnant parfois vers le cartooning, de facture classique, presque insignifiant au premier abord (pas d'effet ostentatoire), mais finalement marqué d'un style immédiatement reconnaissable.
Dans les premiers Eightball surtout, le texte abonde souvent, au point que le travail de Clowes s'apparente à celui d'un illustrateur. Son dessin est peu dynamique, mais cela ne dessert pas son travail et ne le rend pas moins beau. Tout comme ses personnages, son style est empreint d'immobilisme, comme une invitation à la contemplation et à la réflexion.
Puis vient David Boring (Eightball #19 à #21), qui cimente son statut et sidère par son ambition, mais aussi par son étrangeté. Son protagoniste, fuyant et effacé, mais néanmoins tombeur de ces dames, est finalement un personnage typique de Dan Clowes, ambigu à l'extrême, prompt à l'obsession, et entretenant une relation complexe avec sa meilleure amie lesbienne.
Mais ici, son histoire touche à l'épique, voire au fantastique. David subit une tentative de meurtre, se retrouve coincé sur une petite île, Hulligan's Warf, pendant plusieurs mois, alors que le monde est peut-être en train de basculer dans un conflit bioterroriste majeur.
Construit en trois actes et totalement imprévisible — une autre caractéristique de Dan Clowes —, mêlant observation sociale, mystère et catastrophisme, David Boring parle d'isolement, de fantasmes et d'incommunicabilité. L'œuvre4 est, à juste titre, considérée comme l'un des plus grands romans graphiques américains.

« L'infini primordial de l'amour éternel »
« A cosmic timewarp deathtrip to the primordial infinite of everlasting love » [« Un voyage mortel en boucle cosmique dans l'infini primordial de l'amour éternel »], affirme la couverture de Patience (Fantagraphics Books) en 2016. Comme toujours avec Dan Clowes, cette phrase doit être prise avec une dose d'ironie, mais aussi, quelque part, avec beaucoup de sérieux, ou disons d'honnêteté. Car Patience est bien cela : un mélange d'histoire d'amour, de mort et de voyage dans le temps.
Avant cela, Dan Clowes subit en 2006 une opération à cœur ouvert, contribue notamment au magazine The New Yorker et travaille sur Wilson (Drawn & Quarterly, 2010), puis Mister Wonderful (Pantheon, 2011), deux romans graphiques qui poursuivent l'exploration de personnages autocentrés et expérimentent en matière de structure et de format. Suit donc Patience, son roman graphique le plus long à ce jour : Jack est marié à Patience, enceinte, lorsque celle-ci est assassinée. L'histoire commence comme un murder mystery, où le protagoniste, révélant des pulsions violentes, est obsédé par la découverte du meurtrier. Puis le récit bascule lorsque Jack se procure un moyen de voyager dans le temps.
On comprend très vite que la quête de Jack est aussi un désir de contrôle, que son amour pour Patience est narcissique et que son romantisme autorise toutes les transgressions. Clowes brouille les pistes, comme à son habitude, en refusant tout sentimentalisme et en peignant chaque aspiration avec ambivalence. Formellement, il joue sur les gammes de couleurs et, dans la droite ligne de ses œuvres plus anciennes comme Like A Velvet Glove Cast In Iron, utilise une imagerie parfois à la limite du grotesque, mais toujours dans son style contrôlé et décalé (notamment par rapport à l'instabilité de Jack). Et si changer le passé, comme l'espère Jack, signifiait soit se perdre, soit se confronter à une réalité qu'on souhaitait fuir ?

One more thing
En 2023, sept ans après Patience, Dan Clowes publie Monica. C'est un petit événement, car c'est aussi un chef-d'œuvre. Peut-être même le nouveau sommet de son auteur. Monica pousse encore plus loin de nombreuses caractéristiques de l'auteur : narration éclatée, registres multiples (intime, surnaturel, voire horrifique), ellipses importantes et parfois, à l'inverse, narration extrêmement ramassée, mélange d'émotion et de malaise, de réel et de rêve, personnages peu amènes mais touchants.
Il y a ici à la fois une prolifération (narrative et stylistique), une audace et, en même temps, une cohérence : les liens sont présents et autorisent des accélérations, des rebonds, une forme de compréhension qui se révèle peu à peu, comme un puzzle. L'œuvre semble montée comme le serait un film. La lecture nécessite de l'attention, certains aspects restent cryptiques, mais elle stimule. Un tour de force de liberté et de novation pour un auteur qui a déjà plus de 30 ans d'expérience.

Alors oui, il y a de la poésie dans ces pièces qui s'emboîtent, dans ses récits évocateurs, durs parfois, étranges souvent, dans cette justesse d'écriture et de trait qui parvient à créer de l'intensité et de la précision, en alliant économie et générosité textuelle. « I'm more interested in characters who are a little difficult5 » [« Je suis plus intéressé par les personnages qui sont un peu difficiles »], déclare l'auteur. On est en droit, nous aussi, de s'intéresser à des auteurs exigeants mais limpides, comme Daniel Clowes.
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Clowes y mettra fin en 2004 ↩︎
Deux autres œuvres de Dan Clowes seront portées à l'écran, Art School Confidential et Wilson ↩︎
« Dan Clowes: Conversations » (Ken Parille and Isaac Cates, 2010) ↩︎
Pour une analyse approfondie, voir cet article, paru à l'origine dans la revue neuvièmeart 2.0 en 2010. ↩︎
« Daniel Clowes: 'You've got to be obsessed' », interview dans The Guardian (2010) ↩︎